Pourquoi les partis socialistes ont-ils failli ?

Publié le par Adriana EVANGELIZT

POURQUOI LES PARTIS SOCIALISTES ONT-ILS FAILLI ?



par Raoul Marc JENNAR

militant altermondialiste



Très souvent, on me demande comment j'explique que les partis socialistes, eux dont c’était le premier devoir, n'ont pas, depuis le début des années quatre-vingt, résisté à la mondialisation néolibérale. En Belgique comme en France, où le mouvement ouvrier a été imprégné par un idéal socialiste très longtemps soucieux de se démarquer de la social-démocratie, cette question est lancinante.

Une première réponse me semble évidente : le poids grandissant qu’ont pris les experts auprès des politiques à un moment où la mondialisation voulue par le patronat requerrait de la part des politiques une plus grande capacité à faire des choix. Le plus souvent les socialistes s’en sont remis à leurs experts. Ceux-ci, au nom d’une science économique qui n’a de science que le nom, étaient tout disposés à fournir les alibis techniques à des choix présentés comme inéluctables. Les experts ont rationalisé un slogan irrationnel : « il n’y a pas d’alternative ». L’effacement socialiste, c’est d’abord le triomphe de la technocratie sur la démocratie.

Une deuxième réponse est tout aussi manifeste : l’extrême difficulté qu’ont eu les élus socialistes, crispés sur les problèmes de leurs circonscriptions ravagées par la crise charbonnière puis sidérurgique, à s’investir dans l’européen et l’international. Pour s’en convaincre, il était flagrant de constater, par exemple dans les travaux parlementaires, la différence d’intérêt pour ces matières entre les élus de droite, relais zélés d’un patronat qui a occupé d’emblée l’espace supranational, et ceux de gauche.

Au-delà de ces constats de portée générale, la réponse n'est pas la même au Nord et au Sud de la frontière franco-belge. En Belgique, les socialistes, après la deuxième guerre mondiale, ont placé tous leurs espoirs dans la construction européenne. Le rôle joué par Spaak, un des « pères fondateurs », a été déterminant. Cette adhésion sans réserve les a désarmés lorsqu’il est devenu manifeste que l’harmonisation économique et commerciale ne s’accompagnait pas d’une harmonisation sociale et que le primat de la concurrence devenait la machine à détruire les acquis sociaux. En dépit de ses dérives néolibérales, le projet européen, tel qu’il est mis en œuvre, demeure au PS un sujet tabou. Ce qui se traduit par un refus de s’opposer radicalement aux initiatives de la Commission européenne. Même quand cela signifie la destruction de ce pour quoi des socialistes se sont tant battus au 19e siècle et pendant une bonne partie du 20e.

En France, la dérive vers le social-libéralisme résulte d'une conjonction de deux phénomènes : l'arrivée au pouvoir d'un personnage extrêmement ambigu, François Mitterrand, et la montée en puissance d'un courant dans le PS, mais aussi dans le syndicalisme (la CFDT d’Edmond Maire), baptisé "deuxième gauche" et incarné par des personnalités de conviction chrétienne tels que Jacques Delors et Michel Rocard. La deuxième gauche française, c’est un peu l’équivalent du Mouvement Ouvrier Chrétien belge.

A la différence de chrétiens de gauche comme François Houtart en Belgique ou Jacques Gaillot en France,
convaincus que l’opposition entre exploiteurs et exploités demeure la grille d’analyse pertinente, les chrétiens de la "deuxième gauche", clament eux la nécessité de dépasser la lutte des classes pour arriver au "dialogue social" entre "partenaires sociaux" et réaliser des compromis dans le cadre d'un réalisme respectueux des contraintes économiques. Ce qui se traduit par la soumission du politique à l'économique. C'est la capitulation devant un patronat qui a compris qu'il est possible de revenir sur cent cinquante ans de conquêtes démocratiques et sociales en subordonnant les États à des institutions supranationales vouées au libéralisme économique le plus débridé et dotées de pouvoirs contraignants telles que l'Union européenne ou l'Organisation Mondiale du Commerce.

Avec Delors, la deuxième gauche est à l'origine du "tournant de la rigueur" de 1983, de l'Acte unique européen de 1986, du traité de Maastricht négocié en même temps que la création de l'OMC. Les flexibilités, les dérégulations, les libéralisations décidées alors ont créé les inégalités, la précarité et la pauvreté d'aujourd'hui.

Cette victoire de la deuxième gauche au sein du PS rend possible l'émergence d’une Ségolène Royal conseillée par un Pascal Lamy formé par Delors. Aujourd’hui, elle espère faire franchir à la société française une nouvelle mutation : celle qui effacera définitivement l'approche par la lutte des classes et mettra en place un bipartisme à l'américaine. A moins que le peuple français n'en décide autrement. Comme un certain 29 mai.

Sources
URFIG

 

 

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans Raoul Marc Jennar

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sousmarinvert 01/12/2006 13:36

brillante analyse, christian DenisFils de l'un des fondateurs de la CFDT,qui a rendu sa carte l'an dernier.