Bové, au nom de la démocratie

Publié le par Adriana EVANGELIZT

Voilà un excellent article de Politis qui date de 2002 mais qui fait bien comprendre l'action de José. Car personne n'a encore prouvé que les OGM étaient bons pour la santé mais par contre tous ceux qui polluent effrontément notre planète ont, eux, l'impunité... voilà la démocratie dans laquelle nous vivons. Ce n'est pas nouveau, direz-vous, quand on voit le nombre de parlementaires corrompus qui siègent au gouvernement et bénéficient de l'immunité mais est-ce supportable ? Doit-on supporter ce deux poids deux mesures qui criminalise les innocents et protège les coupables ? Nous disons NON. Il faudra donc de plus en plus de transgresseurs...

Bové : au nom de la démocratie

par Denis Sieffert

Après les tribunaux, voilà qu’une ribambelle de petits moralisateurs médiatiques s’autorise à juger José Bové, son action, voire l’homme, parfois jusque dans l’invective (1). Le jeu, depuis le rejet de son pourvoi en cassation, consistant à pointer les « contradictions » du personnage. Comment peut-on solliciter la grâce du président de la République, invoquer un usage régalien hérité de l’Ancien Régime, abrogé par la Révolution, puis rétabli par Bonaparte, quand on est un syndicaliste épris de justice et d’équité ? À ceux qui se délectent de cette trouvaille dialectique, nous répondrons qu’il est plus cohérent en effet d’être toujours du côté du manche. En 1968 déjà, des éditorialistes au ton paternel se gaussaient de ces « gauchistes » qui faisaient la critique de la « société de consommation » et qui consommaient cependant. Oui, le « gauchiste » de 68 mangeait et buvait, de même que l’écologiste d’aujourd’hui respire les gaz d’échappement tout en étant farouchement hostile à la pollution. Laissons donc cette argumentation à l’encan pour en venir à l’essentiel.

Pourquoi les portes de la prison risquent-elles une nouvelle fois de se refermer derrière José Bové ? Quel est son crime ? Lui et son vieux compère René Riesel, pareillement condamné à quatorze mois ferme, ont fauché des plants de riz transgénique, le 5 juin 1999, dans l’Hérault. Bien entendu, ils ont enfreint la loi. On aura donc beau jeu de leur faire observer que la loi est la loi, et qu’il n’est du pouvoir de personne de s’en émanciper. Mais ce formalisme faussement angélique aurait davantage de poids si nous étions dans une société irréprochablement démocratique. Si les manifestants qui ont dévasté le bureau de Dominique Voynet, alors ministre de l’Environnement, avaient, par exemple, été jugés et condamnés, si les chasseurs qui bafouent la loi subissaient les foudres de la justice. Si des élus corrompus n’échappaient pas, trop souvent encore, à leur sort, tout comme ces gros pollueurs qui assassinent régulièrement le littoral. Rendez-vous compte : Bové en prison et l’armateur du Prestige, cette épave qui répand son poison sur la côte de Galice, en liberté ! Quelle paradoxale leçon de morale ! Mais laissons là l’argument de la justice à plusieurs vitesses, et allons plus au fond. En détruisant des plants expérimentaux de riz transgénique, Bové et Riesel ont voulu porter sur la place publique un débat doublement interdit, sur les OGM, d’abord, mais aussi sur les impasses démocratiques de notre société. Comme l’expliquait récemment Jacques Testart (voir Politis du 2 octobre), non seulement personne n’a encore apporté la preuve de l’innocuité des OGM, mais nul non plus n’a démontré leurs avantages. La seule chose établie, c’est qu’à grands coups de contrats d’exclusivité, les plantes génétiquement modifiées vont faire tomber l’agriculture dans l’escarcelle de multinationales de l’agroalimentaire. Il ne s’agit donc pas seulement du principe de précaution, mais de résistance à la politique du fait accompli qui nous impose insidieusement une société marchande que nous n’avons pas choisie.

Car, derrière l’affaire Bové, il n’y a finalement pas d’autre enjeu que la démocratie. Ce que nous disent Bové et Riesel, c’est que la marchandisation avance masquée, y compris et surtout lorsqu’elle s’attaque à ce qu’il y a de plus précieux, le vivant. Les décisions, comme ce fut jadis le cas pour le nucléaire, sont prises en petit comité, où se côtoient, dans la confusion des intérêts, experts, politiques et marchands. Et, comble de la perfidie, on retourne contre ceux qui critiquent cette opacité l’argument de la science, voire l’argument de la raison. Il ne s’agirait, nous dit-on, que de champs expérimentaux. Des laboratoires à ciel ouvert en quelque sorte, destinés à arbitrer par l’expérience le débat entre pro et anti-OGM. Mais, comme l’a demandé François Roux, l’avocat de Bové, l’État français n’est-il pas précisément en faute en autorisant ainsi « des disséminations volontaires en milieu naturel sans aucun moyen de contrôle ? » Ces étranges expérimentations ne sont pas sans rappeler les essais nucléaires français dans le Sud algérien au début des années1960. On sait aujourd’hui que les conséquences en ont été dramatiques pour des militaires exposés sans protection. À l’époque, pourtant, il ne manquait pas d’experts à la science infuse pour donner toutes les garanties.

Qu’il faille, sur des questions aussi graves, forcer le débat pose infiniment plus de questions sur l’état de notre démocratie que sur les « contradictions » de José Bové. L’action des leaders paysans n’est d’ailleurs pas isolée. Avant eux, ou en même temps qu’eux, Droit au logement, ou encore Act Up, notamment, ont permis une prise de conscience dans l’espace public sur la question du logement ou sur le sida. Ces militants-là, sans l’ombre d’un intérêt personnel, se mettent en danger pour pointer nos lâchetés collectives et dire haut et fort ce que la gauche officielle ne dit plus depuis belle lurette. Voilà pourquoi il ne faut pas que Bové et Riesel aillent en prison, fût-ce au prix d’une grâce présidentielle. Pas seulement pour eux, mais pour quelque chose qui s’apparente à notre dignité collective.

(1) Pour toucher le fond, si le cœur vous en dit, lire un certain Yves Thréard dans le Figaro du 24 novembre. N.B. : voir aussi, page 23, nos informations sur la mobilisation en faveur de Bové et Riesel.

Sources POLITIS

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