Altermondialiste tout terrain

Publié le par Adriana EVANGELIZT

Altermondialistes tout terrain

Par Jacques Nikonoff
Président d’Attac France.

Ces dernières années, les choses sont allées bien plus vite que beaucoup ne le pensaient. Le système de la mondialisation néolibérale craque de toutes parts, même s’il ne faut pas croire qu’il tombera comme un fruit mûr ; à l’échelle planétaire, un vaste mouvement appelé altermondialiste est en train de se former et poursuit sa progression. Comment peut-il franchir un seuil quantitatif et qualitatif décisif, dont beaucoup d’indices montrent qu’il est à portée de main ? Car c’est vers ce mouvement que se tournent, nombreux, les regards de ceux qui ne supportent plus ce monde injuste et absurde, et qui cherchent des solutions de rechange.

Le mérite historique du mouvement altermondialiste est d’avoir engagé un vaste travail de mise au jour et de déconstruction de l’idéologie néolibérale, accompagné, notamment dans les forums sociaux, d’une intense production d’alternatives et d’une multitude d’initiatives. Ces activités font apparaître de plus en plus nettement que la mondialisation est un processus politique, auquel s’oppose désormais un autre processus politique : le mouvement altermondialiste lui-même. Emergeant du rideau de fumée qui en avait longtemps dissimulé la nature profonde, la mondialisation apparaît avant tout comme un système de domination du Nord sur le Sud, du capitalisme anglo-saxon sur les autres formes de capitalisme, des possédants sur les démunis. Au point où l’on peut dire que cette mondialisation-là est la mise en œuvre concrète de l’idéologie néolibérale.

La mondialisation, en effet, n’est pas tombée du ciel ; elle n’est en rien une étape nécessaire dans une évolution naturelle du système économique ou des technologies : elle est bel et bien la conséquence directe de multiples choix et décisions, en premier lieu politiques. Elle est même un choix stratégique, effectué progressivement, après 1968, et visant à rediscipliner le salariat des pays occidentaux par le chômage, et les peuples des pays pauvres par la dette.

Il serait néanmoins vain de nier les évolutions qui se sont produites sous l’effet de la dynamique propre du capitalisme, notamment dans le domaine de la financiarisation et des technologies. Mais ces transformations ont été récupérées et orientées par les stratégies mises en œuvre par les tenants de la révolution conservatrice initiée par M. Ronald Reagan et Mme Margaret Thatcher à partir du début des années 1980. Ces décisions, contribuant à l’extension de la mondialisation néolibérale, ont été prises, à côté des gouvernements et des instances multilatérales, par les investisseurs institutionnels et les firmes multinationales.

Ces dernières ont rapidement compris qu’elles pouvaient réorganiser le travail à l’échelle planétaire pour faire d’une pierre trois coups : affaiblir le mouvement syndical et les résistances dans les pays occidentaux, en réduisant la taille des entreprises et en les délocalisant pour rechercher davantage de compétitivité ; faire croître leurs profits par la baisse de la masse salariale et en utilisant diverses exonérations fiscales et sociales, sans parler des paradis fiscaux ; donner l’impression qu’elles participaient au développement du Sud en y implantant des usines.

Jusqu’au milieu des années 1970, le capitalisme avait en effet perdu une partie de son contrôle sur certains pays (stratégies d’équilibre entre les deux blocs dans le mouvement des pays non-alignés) et dans certaines entreprises des pays européens (conséquences de mai 1968 et des quelques années qui suivirent). Les profits et la productivité baissaient, les salaires montaient et les idées anticapitalistes se développaient dans toutes les catégories sociales, notamment dans la jeunesse. Les milieux patronaux et conservateurs s’organisent alors pour reprendre la main sur les plans idéologique et pratique dans les entreprises, les médias, les institutions internationales, certains partis politiques et les appareils d’Etat.

Face à la mondialisation néolibérale, nul ne peut plus croire à l’« impuissance du politique », et rien ne sert de former des vœux, quotidiennement, et par acquit de conscience, pour que la politique « reprenne le contrôle de l’économie ». En réalité, elle n’a jamais perdu la main. Le consensus de Washington est bien un projet politique, consciencieusement et systématiquement mis en œuvre.

De la compréhension de la nature exacte du phénomène de mondialisation dépendra la pertinence des alternatives à lui opposer et les voies pour y parvenir, c’est-à-dire la construction du mouvement altermondialiste en tant que processus politique et culturel d’émancipation humaine. Ce mouvement ne doit pas jouer simplement un rôle de « poil à gratter » pour les instances multilatérales, les gouvernements, les élus et responsables politiques. S’il se cantonnait au registre compassionnel, l’altermondialisme ne serait certainement pas inutile, mais il se priverait de toute perspective historique s’il demeurait aplati sur le présent. En adoptant le slogan « Un autre monde est possible », il a fixé clairement son ambition : l’instauration d’un nouvel ordre social, économique, politique et démocratique mondial. Dès lors, le contenu des propositions, qui reste à approfondir, est inséparable des moyens pour leur donner corps.

Dans ce contexte, la notion d’alternative mérite d’être précisée. Un examen superficiel pourrait laisser croire qu’elle reprend seulement, mais sous une autre appellation, ce que les partis politiques nomment programme et les syndicats revendication. En réalité, elle est radicalement différente, dans la mesure où les alternatives proposées ont un caractère systémique : elles sont en effet tout à la fois mondiales, antilibérales et globales. Seule la mouvance altermondialiste place d’emblée sa réflexion et son action à l’échelle planétaire, comme en témoignent les forums sociaux mondiaux. Seule, elle se fixe des objectifs authentiquement antilibéraux, dans sa recherche d’une cohérence à opposer à celle de l’idéologie néolibérale. Seule, enfin, elle tente de développer une approche globale, c’est-à-dire un combat contre le néolibéralisme qui va des comportements individuels aux politiques des instances multilatérales, en passant par les stratégies des entreprises.

On peut avancer, à cet égard, une autre notion, celle de matrice systémique des alternatives, pour identifier les lieux de pouvoir qui produisent et reproduisent la mondialisation néolibérale, et qui, dès lors, deviennent les cibles du mouvement. L’objectif est d’infléchir les décisions qui s’y prennent, d’en éliminer peu à peu la logique néolibérale, afin de leur substituer les alternatives formulées par la mouvance altermondialiste. La plupart d’entre elles, par exemple la suppression des paradis fiscaux, peuvent généralement être mises en œuvre à six niveaux pertinents pour l’action : international, continental, national, infranational, individuel et celui de l’entreprise.

L’échelon international n’est parfois pas exempt d’ambiguïtés. Ainsi, affirmer que les décisions les plus importantes se prendraient au niveau planétaire, en laissant seulement des miettes aux Etats, et que cette situation serait irréversible, conduit à un piège dans lequel il ne faut pas tomber. A l’échelle mondiale, les peuples n’ont qu’une très faible capacité d’intervention : la démocratie représentative, notamment le principe « une personne, une voix » pour les élections (dont on a vu au scrutin régional de mars 2004 en France qu’il était efficace), ne peut s’y exercer.

Ce système est idéal pour les possédants, puisque le transfert des décisions à un niveau où le peuple ne peut avoir de prise permet d’asseoir une domination sans partage. Ce n’est toutefois pas une raison pour cesser d’organiser la pression sur les instances multilatérales et d’exiger des gouvernements qui y sont représentés d’y tenir des positions politiques soutenant les propositions alternatives du mouvement altermondialiste. Si l’on reprend l’exemple des paradis fiscaux, l’ONU, l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale, l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), chacun dans son rôle, peuvent agir pour leur suppression.

Le bilatéralisme, c’est-à-dire l’ensemble des relations entre deux pays, est une forme particulière d’international. Il a mauvaise presse car il est assimilé, dans son principe, à une relation nécessairement asymétrique entre deux pays, dont le plus gros va dominer le plus petit. Le multilatéralisme, système dans lequel chaque pays compterait pour une voix, serait alors préférable. Chacun sait pourtant que, à l’OMC, au FMI ou à la Banque mondiale, tout cela n’est qu’illusion. Un renouveau du bilatéralisme, sur des bases altermondialistes, constitue une perspective digne d’intérêt, dans la mesure où deux pays peuvent établir entre eux des relations s’émancipant, dans une certaine mesure, de la tutelle des dogmes néolibéraux.

Au niveau continental, la construction européenne cristallise toutes les questions précédemment abordées, avec ses directives d’inspiration néolibérale qui, après transposition en droit national, s’encastrent dans la législation des pays concernés. Mais s’agit-il d’un phénomène économique, technologique ou financier ? Il s’agit bien d’un choix politique et uniquement politique. Et ce qu’a fait le politique, le politique peut le défaire ou le faire autrement. Sera-t-il nécessaire de créer les conditions d’une remise à plat des valeurs et objectifs de l’Union européenne (UE), par exemple par une nouvelle politique de la « chaise vide », pour refonder l’Europe ? Pour reprendre le cas des paradis fiscaux, l’Union peut évidemment décider de les mettre hors la loi sur son territoire.

Le niveau national pose un problème particulier, puisque, selon le discours convenu, les principales décisions se prenant à l’échelle mondiale, les Etats se trouveraient ligotés. Il ne servirait donc à rien que les habitants d’un pays votent pour des candidats auxquels ils confieraient le mandat de conduire des politiques alternatives. Si la mondialisation néolibérale est un cadre indépassable, alors nous ne sommes déjà plus en démocratie puisque, quels que soient ceux qui seront élus, ils ne pourront mener que des politiques identiques, à des nuances près.

C’est à ces tabous, très profondément ancrés, qu’il faut pourtant s’attaquer. Sujet par sujet, de manière pragmatique, doivent être identifiées les marges de manœuvre réelles de gouvernements qui souhaiteraient vraiment desserrer le corset néolibéral. Concernant les paradis fiscaux, le gouvernement français, comme tous les autres, a parfaitement les moyens de prendre des mesures, par exemple dans la passation des marchés publics, contre les banques et les entreprises qui les utilisent.

Au niveau infranational (il s’agit pour la France des régions, départements et communes), les politiques néolibérales ont conduit à organiser la concurrence entre collectivités locales et à amenuiser leurs moyens. Beaucoup d’élus se sont enfermés dans des logiques de survie locale où la simple gestion administrative de la collectivité a pris le pas sur l’approfondissement de la démocratie. Ce rapetissement de leur action commence cependant à être remis en cause avec le développement d’initiatives proprement politiques, comme les budgets participatifs ou l’engagement de collectivités à lutter contre l’Accord général sur le commerce des services (AGCS) ou les organismes génétiquement modifiés (OGM). Même sur des sujets qui ne relèvent pas directement de leurs prérogatives légales, les collectivités locales et leurs élus peuvent intervenir politiquement avec efficacité. Dans le cas des paradis fiscaux, des conseils régionaux, généraux et municipaux peuvent, par exemple, rompre leurs relations avec les banques qui s’en servent, et appeler les citoyens à en faire autant.

Au niveau individuel, certaines composantes de la mouvance altermondialiste appellent chacune et chacun à mettre son comportement en cohérence avec ses convictions. C’est ainsi que de multiples initiatives se développent autour des choix de consommation, de l’utilisation de logiciels informatiques « libres », ou encore de l’épargne. Pour ne pas en rester à une simple addition d’individus et se transformer en action collective de masse, cette démarche doit néanmoins éviter certains travers. Elle ne peut se présenter comme faisant la leçon aux citoyens, et doit bien faire la distinction entre culpabilisation et responsabilisation. On ne peut non plus tout centrer sur les comportements individuels en méconnaissant les stratégies globales de la mondialisation néolibérale. Néanmoins, pour continuer sur le même exemple, le boycottage organisé des banques travaillant avec des paradis fiscaux pourrait accélérer leur démantèlement.

Au niveau des entreprises, c’est probablement l’Union des industries et métiers de la métallurgie (UIMM), organisation patronale membre du Medef, qui a vu juste la première. Elle estime en effet que « le mouvement protestataire contre la mondialisation (...) trouve, semble-t-il, un écho grandissant et suscite, en dehors du monde de l’entreprise, des formes d’actions radicalement nouvelles, mais qui auront fatalement, à terme, des retombées sur les entreprises ». L’UIMM ajoute que le mouvement altermondialiste doit « être pris au sérieux. (...) Ce mouvement se déroule en dehors des entreprises, mais celles-ci en subiront forcément, à terme, des retombées, et elles ne semblent guère préparées à faire face (1 ».

A cet égard, la participation croissante du mouvement syndical aux forums sociaux et à la dynamique qu’ils ont suscitée est une avancée décisive. Le mouvement altermondialiste ne peut avoir la prétention de faire table rase du passé et de gommer près de deux siècles de luttes syndicales dont il a beaucoup à apprendre. Inversement, le mouvement ouvrier peut se ressourcer au mouvement altermondialiste. Ainsi, par exemple, l’action des salariés et de leurs syndicats contre leur entreprise, quand celle-ci utilise des paradis fiscaux, est un objectif réaliste.

Le dialogue de travail entre la mouvance altermondialiste et les élus et responsables politiques est nécessaire. D’abord parce que tous ne sont pas des suppôts du néolibéralisme et que beaucoup sont surtout désemparés. Ils attendent des idées et des propositions concrètes applicables ici et maintenant. Ensuite, en sens inverse, parce que la mouvance altermondialiste, tout comme avec le mouvement ouvrier, a beaucoup à apprendre d’eux dans la mesure où ils disposent d’une connaissance des mécanismes institutionnels et des dossiers qui les plonge dans des réalités auxquelles chacun n’a pas forcément accès. Mais si le dialogue, voire la collaboration, sont nécessaires, le conflit peut aussi l’être à l’occasion. Pour reprendre la formule de Raymond Aron : « Guerre impossible ; paix improbable. »

(1) Actualité. Le Mensuel de l’activité économique et sociale, Paris, septembre 2000.



Sources : LE MONDE DIPLOMATIQUE

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans ALTERMONDIALISME

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